LA VIE DERAILLE
Elle n’allait pas
bien depuis un
certain temps. Malgré quelques rémissions elle
périclitait imperceptiblement mais depuis le début de
l’année La Vie du Rail au 11 de la rue de Milan n’est
vraiment plus ce qu’elle a été.
Dans ma prime adolescence cette revue
fut ma seule lecture ferroviaire. Je l’achetais à Bourges en
prenant le FNC lorsque j’allais en pension du coté de
Cosnes. Aucun article, aucune photo n’échappaient à
mon œil vigilant. Arrivé, je la rangeais soigneusement dans
ma valise en carton bouilli jusqu’aux prochaines vacances où
elle rejoignait les autres numéros chez mes parents. En 1952
« Notre métier » né en 1938
change donc de titre et va connaître une présentation
qui ne changera guère pendant des années. Le format se
réduira un peu mais à la mort de Paul Delacroix il y
aura quelque chose de casser dans la revue. Les belles années
sont derrière nous. Roger Ferlet, Delarue-Nouvellière,
Vincenot, le Professeur Lorgnon sont morts, d’autres vont suivre,
des rubriques disparaissent au profit d’autres. A première
vue on ne s’en rend pas compte, c’est un mal pernicieux mais moi
qui mettais sur fiches le numéro hebdomadaire, j’avais de
plus en
plus de mal à classer les articles. C’était à
un point tel que même la revue à cette époque
abandonne toute velléité de table des matières*
à l’usage de ses lecteurs. L’apparition heureuse de Rail
Passion va petit à petit éclipser la revue. Il y aura
bien d’autres changements. Octobre 2007 voit paraître tous
les quinze jours la Vie du Rail Internationale qui semble remplacer
la version hebdomadaire dans les kiosques mais elle disparaît
subitement ce mois-ci. Selon les personnes de la boutique qui ont
l’air de trébucher dans le ballast ne subsisteraient
maintenant que la V du R hebdomadaire et la V du R Magazine
paraissant tous les quinze jours. Enfin les derniers éditos
n’ont fait que confirmer ce que tout le monde redoutait. Ca sent le
sapin, les « plumes » ont été
remerciées, l’abonnement des cheminots a augmenté, ce
qui va faire autant de lecteurs en moins et les abonnés de
longue date sont déboussolés. La boutique qui
était
à droite après le perron avait
déménagé
en s’agrandissant dans les pièces du fond mais elle vient de
se réinstaller là où elle était
primitivement. Autant d’indices de serrage de boulons en urgence !
L’effet domino est en train de faire le reste….
Il n’allait pas bien depuis 6 mois
malgré un état général longtemps assez
bien conservé. Notre dernier voyage en Suède
s’était
déroulé normalement mais Charon l’attendait
déjà
sur son ferry au bord du Styx, il le savait. Dans le derniers temps
il n’ouvrait plus ses boîtes de trains, survolait
distraitement ses revues et ses chers livres ferroviaires sans
relever les erreurs, c’était mauvais signe et puis il a
jeté
le feu.
Au crématorium une 141 R Jouef
sur le cercueil rappelait aux rares personnes de l’assistance** qui
auraient pu l’ignorer la grande passion de toute sa vie. Il
connaissait tout de l’Europe ferroviaire que nous parcourions à
plusieurs***depuis des années. Combien de fois avons nous
comparé les réseaux entre eux, envié et
loué
les Chemins de Fer suisses ou reconstruit mille fois la «Grande
Maison » sans succès ? Il connaissait tous les
magasins de trains et ne voyageait jamais sans leur liste ni celle de
ses wagons à bière pour éviter les
doublons….
Les deux disparitions
m’interpellent
à des divers titres. La tristesse pour la première
à
la quelle s’ajoute bien évidemment la peine pour la seconde.
Qu’allons
nous lire chaque semaine si
d’aventure le « bouzin milanais » venait à
être repris par des jeunes managers sortis de grandes
écoles,
imbus de leur connaissance mais nuls en matière d’édition
et ignorants de la chose ferroviaire ? Nous le verrons bien dans
les mois qui suivent. On peut craindre.
Que va devenir le
patrimoine
ferroviaire de notre vieux copain ?
C’est une question qui se
posera un
jour à nous tous ou plutôt à ceux qui seront
chargés de nous conduire au cimetière.
On peut avoir l’attitude
de celui qui
a pour devise <<après
moi le déluge>>,
ce qui s’appelle refiler le mistigri à la famille.
On peut aussi
préparer sa
succession en inventoriant et évaluant tout****, des livres
aux matériels ferroviaires en passant par les DVD, les revues,
les affiches et j’en oublie. On évite ainsi aux charognards
qui tournent en cercle au dessus de la veuve de constituer des lots
prétendument
sans valeur mais dans les quels il y aurait comme
par hasard deux Fulgurex.
Il y a la solution plus rationnelle de
la salle des ventes comme à Chartres où des
spécialistes plus honnêtes estimeront à leur
juste valeur les dépouilles.
On constate souvent à l’occasion
d’une disparition que les proches ont largement sous-estimé
l’innocente manie du cher disparu et découvrent soudain les
petits trésors accumulés pendant trente ans. Certaines
veuves tombent de haut. Le mari rapportait son matériel
grâce
aux visites fréquentes d’un ami compréhensif, un
autre le passait furtivement par un soupirail de sa maison pour
éviter la douane familiale et le rouleau à
pâtisserie.
Un club local pourrait accepter
volontiers des livres et de revues bien que la paresse livresque soit
maintenant la règle depuis Internet et les forums en très
petite forme actuellement.
On voit que ce n’est pas simple de
gérer cette passion plus envahissante qu’une collection de
pipes mongoles ou d’étiquettes de boîtes de fromages.
Rien ne ramènera le disparu
parti pour un voyage aussi improbable qu’éternel mais il ne
faudrait pas que ceux qui restent sur le quai se fassent duper par
des gens sans scrupules dont le métier est celui de
détrousseur de cadavres. Cela mérite réflexion
et ne fait pas mourir pour autant ceux qui en parlent.
Il a fait bien mauvais temps en cette
mi-juin.
En septembre, nous partons désormais
en trio à la découverte d’autres réseaux. On
ne se refait pas.
Bonnes vacances.
____________________
* Aucune revue
ferroviaire n’a été capable d’éditer une table des
matières, de son premier numéro jusqu’à
maintenant.
**
Il y avait
tellement de monde que le corbillard a fait deux tours.
*** En sextuor,
puis en quintet et en quatuor.
***
*J’ai connu
un amateur qui par lassitude de la vie a vendu (après
évaluation précise) son réseau HO, pièces
par pièces, en mettant une annonce dans le journal local. Tout
a été vendu en trois weekends. Un an après il se
lançait dans le N !
PIERRE-MARIE
FILLOUX
|