AVANT ON POUVAIT TÂTER
Depuis
la nuit des temps la manière
de commercer n’a pas changé. On cherche ce dont on a besoin
ou envie et une fois trouvé, on soupèse, on compare.
Dans certains pays le marchandage est de règle et enfin c’est
l’achat depuis que la monnaie a détrôné le troc
il y a quelques milliers d’années. Ces rites immuables qui
régissent le monde s’appliquent aussi bien à l’achat
d’un Airbus, d’une automobile, d’un tapis du moyen Atlas qu’à
un caleçon molletonné en finette du Berry. Il en
était
de même il y a peu dans les magasins de Trains à
quelques nuances près.
Il
suffisait de lire dans les revues
d’alors l’annonce d’une nouvelle locomotive ou d’un wagon
pour y croire. Malgré cela la visite au magasin
spécialisé
s’avérait souvent décevante, le modèle
étant
reporté pour d’obscures raisons. Parfois, oh, joie, le
modèle était en vitrine mettant fin à de
très
longs mois d’attente.
Une
fois dans le magasin, le rite était
le même à chaque fois, le vendeur tapi derrière
son comptoir se retournait pour prendre la boîte de la fameuse
locomotive, l’ouvrait avec précaution, vous la confiait.
Venait alors le moment de l’examen approfondi des points
remarquables et des défauts, l’exposition en vitrine vous
ayant déjà partiellement renseigné.
On
avait dans les mains un modèle
léger aux roues brillantes dont la peinture poissait,
c’était
bien du Jouef ! Si on était un peu plus argenté on
avait du plus lourd et à coup sûr du germanique. Chaque
magasin avait son Vélim* en miniature où l’objet tant
convoité faisait ses premiers tours de roues. L’endroit se
remplissait aussitôt de bruits de crécelle de l’engin
Jouef et des forts ronronnements d’engrenages du Märklin qui
n’était pas aussi silencieux que certains le
prétendaient.
On maudissait la fuite inesthétique de la lumière de
l’ampoule, le ralenti hoquetant, la vitesse toujours trop
élevée,
on essayait de débusquer l’innovation, bref on se comportait
en véritable acheteur…. indulgent ! Une fois rentré
à la maison si l’engin présentait une quelconque
anomalie, on le ramenait et l’échange avait lieu sans
cérémonie ni autre forme de procès. La confiance
était le maître mot.
A
coté de la vente
traditionnelle la souscription était une méthode
pratiquée à la Cité du Midi**. Une photo
attrayante parue dans l’IDR** assortie de versements
échelonnés
suffisait à faire du souscripteur le propriétaire
potentiel d’une locomotive dans les…. 5 à 10 ans à
venir ou plus encore. Il y avait une confiance étrange qui
s’instaurait dès la visite du « magasin »,
(
la porte en tôle grise à
droite dans la ruelle), où un prototype de l’objet
désiré
ranimait la foi du charbonnier de ceux qui allaient flancher.
Heureusement le RMA pour faire patienter sortait plus
régulièrement
des voitures et des wagons dont la qualité et le réalisme
étaient parfaits pour l’époque. TAB avec sa
première
CC 6500 suivit le même principe mais en deux temps: châssis
sophistiqué d’abord, superbe caisse ensuite.
Maintenant
les temps ont changé.
Les magasins sont plus rares et paradoxalement la production de
matériel français en léthargie depuis des
lustres s’est réveillée sous diverses impulsions. Les
vendeurs comme les acheteurs ne savent plus où donner de la
tête. Les premiers étant devant des livraisons
inopinées, homéopathiques et vite épuisées
se perdent dans les nombreuses références changeantes.
Parmi les seconds, certains n’ont pas l’argent au moment voulu,
d’autres n’ayant pas réservé ne peuvent acheter,
tout étant parti le jour même de la livraison et puis il
y a les hésitants, les méfiants qui comme St Thomas
veulent toucher. Je fais partie de ceux là. Comment voulez
vous réserver quand on n’a ni vu ni palpé mais
seulement aperçu dans le brouhaha d’une expo un vague
prototype maquillé ou brut de démoulage? Cet état
de chose ne fait que des mécontents. On essaie bien une auto
avant de l’acheter. Alors quoi de plus normal !
On
se croirait revenu au temps des
mariages arrangés. Le prétendant découvrait sur
un médaillon et plus tard sur une photo retouchée celle
qu’on lui destinait comme épouse. Il n’y avait pas de
circuit d’essais, pas de tour de chauffe et peu ou pas
d’exploration digitale ou…
analogique,
voir comparative. La dot
parfois conséquente atténuait la déception en
cas de malfaçon ou si le modèle était mal
fini ou franchement loupé!
C’est
donc la course échevelée
à la nouveauté d’un jour, disparue le lendemain,
resurgissant sans crier gare quelques mois plus tard dans une
livrée
d’une autre époque. On croirait la vente au « cul
du camion » faite par des gens pressés de rentrer
dans leur frais avant l’arrivée des flics. Les amateurs
apprécient de moins en moins cette nouvelle forme de vente
frustrante à « l’aveugle ». C’est
vrai que les nouveautés sont presque trop nombreuses et les
variantes exploitées au maximum pour éviter le syndrome
Unicopa*** qui avait trop sévi pendant longtemps ?
C’est
vrai aussi que les modèles
proposés sont souvent bien choisis et parfaitement reproduits.
Qui s’en plaindrait ? Mais la bienséance marchande
n’est pas au rendez vous.
La
Crise va-t-elle atténuer ou
aggraver cette désinvolture à l’égard du
client ? L’avenir nous le dira. Craignons !
*
Circuits d’essais
ferroviaires en République tchèque à 50 Km de
Prague
**
Siège
du RMA et Revue de Louis Lavignes L’Indépendant du
Rail
***
Maladie
décrite chez les dirigeants de Jouef associant un manque
d’imagination crasse, un marketing indigent et une gestion
médiocre entrainant la mort par déliquescence
progressive.
PIERRE-MARIE
FILLOUX
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