La lettre de Pierre-Marie     
MAI  09

CHACUN DE NOUS A SES EPOQUES !


Nous pratiquons un hobby dans le quel chacun peut s’exprimer en liberté selon ses goûts, ses affinités, sa culture, ou tout bonnement selon l’inspiration du moment. Je suis toujours étonné à la visite d’un réseau « étranger » de découvrir une ambiance inattendue où la personnalité du propriétaire n’apparait pas forcément. Je ne sais si des études psychologiques ont été entreprises sur ce sujet comme elles ont été faites sur des peintres, des musiciens, en un mot sur des artistes. D’ailleurs est-ce bien l’appellation qui convient pour nous, misérables modélistes ?
Le réseau visité est rarement l’exacte reproduction d’un site bien connu, comme ceux de la « Jungle corrézienne », de « la Bosse » et de quelques autres. Pour en arriver là il a fallu respecter et franchir de nombreuses étapes : la connaissance parfaite des lieux par l’accumulation de documents iconographiques, les visites du site, les nombreux relevés de mesures ainsi que des clichés pris aux endroits particulièrement remarquables. Cela peut demander des mois, voir quelques années. On imagine mal une seule personne menant à bien une telle entreprise sans aides extérieures. Une fois ces bases posées surviennent l’interprétation, le savoir faire, le goût, l’habileté, la concertation et la répartition des tâches. C’est donc bien une œuvre d’équipe, celle d’un club.

J’éviterai de parler des modules. Ils s’enfilent comme des perles disparates de couleurs différentes, alors bonjour la cohabitation des époques !
Il est plus facile de recréer une ambiance typique fourmillante de détails sur un demi-mètre carré que sur un réseau où il faut « tenir la distance ».
Pour le réseau d’un particulier c’est une autre paire de manches comme disait Blériot.
Parfois le constructeur s’est fixé une époque précise et a choisi un pays sans déroger pendant la construction à la règle qu’il s’était imposée. Peu ou pas d’entorses et si possible pas d’anachronismes. On aura ainsi un paysage ferroviaire assez homogène et typique, ce qui demande une bonne dose d’observation et une profonde connaissance de la période en question et du Chemin de fer.

Le plus souvent le réseau s’est construit lentement dans un paysage imaginaire français ou d’ailleurs, assez réaliste ou au contraire emprunt d’une certaine naïveté scénique. Y ont contribué les bâtiments hexagonaux ou teutons moins prisés maintenant que certains de nos artisans ont investi dans la pierre synthétique.
Le décor kitch ou naïf n’est pas rédhibitoire, c’est une approche différente inspirée plus ou moins consciemment par les livres d’images de l’enfance où dans les prairies vertes parsemées de grosses fleurs jaunes les pommiers ont toujours des fruits rouges. Son réalisateur est peut-être un vieux monsieur chauve qui cache une âme d’enfant derrière une bedaine conséquente. On peut rencontrer le réseau du poète traité à la manière de Peynet, celui de toutes les morbidités* ou de l’obsédé sexuel**. Tout existe pour satisfaire ces phantasmes inavoués. On trouve bien des convois militaires transportant des blindés pour des manœuvres improbables, des blockhaus de sinistre mémoire. Certains aiment ça !
Le réseau du prêtre modéliste (si si, ça existe) *** ne représentera pas forcément la région de Lourdes avec les trains de pèlerins croisant des convois de citernes d’eau de la grotte mais un quartier chaud de la Nouvelle Orléans si notre ecclésiastique est un adepte des… trains américains. Le clerc du notaire d’Alsace pourra atteindre son but en reproduisant le PO-Corrèze, rien de ne lui interdit s’il est doué. Parfois la reconstitution d’une époque précise se heurte à d’énormes difficultés, un peu comme celles que rencontrent les talentueux

décorateurs du Cinéma. Avec l’époque II ou III, tout se complique, les contemporains sont morts ou étaient encore bien jeunes. Rappelez-vous les trains en viaduc du coté de Berlin Zoo dans un décor d’avant guerre. Quelle somme de travail ! Le modéliste se double alors d’un documentaliste. Mais en réalité la nostalgie aidant, on choisit plus naturellement l’époque de son adolescence
On peut se demander ce que reproduiront les bébés nés cette année. L’ère de la Vapeur se sera évanouie à jamais comme celle du 1500 v. L’époque VII ne verra plus guère que des automotrices et des TGV ou plus rien du tout. Quelle tristesse !
Et puis il y a le summum, le réseau sans décor. Certes, les trains roulent et déraillent comme partout ailleurs mais sur une table désespérément nue. Remettant la décoration aux calendes grecques ce curieux modéliste sans époques ne sait pas comment s’y prendre malgré les livres et revues sur le sujet. Il peut imaginer à volonté le plus beau des décors, voilà sa force et tel Onan, tout se passe dans sa tête et c’est encore plus beau, c’est orgasmique !




* Sur mon réseau je croise chaque jour un corbillard marqué d’un F d’argent. C’est celui de mon enterrement au cimetière de St Raoul sur Vomy.

** La motorisation est en marche de ce coté là, juste revanche du moteur alternatif sur le rotatif.

*** L’abbé Juttaud. Triage par cellule photoélectrique. Loco Revue N° 199 septembre 1960


 

                                           PIERRE-MARIE  FILLOUX

 


                                            PIERRE MARIE  FILLOUX

 

 
 
 
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