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CHACUN
DE NOUS A SES EPOQUES !
Nous
pratiquons un hobby dans le quel
chacun peut s’exprimer en liberté selon ses goûts, ses
affinités, sa culture, ou tout bonnement selon l’inspiration
du moment. Je suis toujours étonné à la visite
d’un réseau « étranger » de
découvrir une ambiance inattendue où la
personnalité
du propriétaire n’apparait pas forcément. Je ne sais
si des études psychologiques ont été entreprises
sur ce sujet comme elles ont été faites sur des
peintres, des musiciens, en un mot sur des artistes. D’ailleurs
est-ce bien l’appellation qui convient pour nous, misérables
modélistes ?
Le réseau visité est
rarement l’exacte reproduction d’un site bien connu, comme ceux
de la « Jungle corrézienne », de
« la
Bosse » et de quelques autres. Pour en arriver là
il a fallu respecter et franchir de nombreuses étapes :
la connaissance parfaite des lieux par l’accumulation de documents
iconographiques, les visites du site, les nombreux relevés de
mesures ainsi que des clichés pris aux endroits
particulièrement remarquables. Cela peut demander des mois,
voir quelques années. On imagine mal une seule personne menant
à bien une telle entreprise sans aides extérieures. Une
fois ces bases posées surviennent l’interprétation,
le savoir faire, le goût, l’habileté, la concertation
et la répartition des tâches. C’est donc bien une
œuvre d’équipe, celle d’un club.
J’éviterai
de parler des
modules. Ils s’enfilent comme des perles disparates de couleurs
différentes, alors bonjour la cohabitation des
époques !
Il est plus facile de recréer
une ambiance typique fourmillante de détails sur un
demi-mètre
carré que sur un réseau où il faut
« tenir
la distance ».
Pour le réseau d’un
particulier c’est une autre paire de manches comme disait
Blériot.
Parfois le constructeur s’est fixé
une époque précise et a choisi un pays sans
déroger
pendant la construction à la règle qu’il s’était
imposée. Peu ou pas d’entorses et si possible pas
d’anachronismes. On aura ainsi un paysage ferroviaire assez
homogène et typique, ce qui demande une bonne dose
d’observation et une profonde connaissance de la période en
question et du Chemin de fer.
Le
plus souvent le réseau s’est
construit lentement dans un paysage imaginaire français ou
d’ailleurs, assez réaliste ou au contraire emprunt d’une
certaine naïveté scénique. Y ont contribué
les bâtiments hexagonaux ou teutons moins prisés
maintenant que certains de nos artisans ont investi dans la pierre
synthétique.
Le décor kitch ou naïf
n’est pas rédhibitoire, c’est une approche différente
inspirée plus ou moins consciemment par les livres d’images
de l’enfance où dans les prairies vertes parsemées de
grosses fleurs jaunes les pommiers ont toujours des fruits rouges.
Son réalisateur est peut-être un vieux monsieur chauve
qui cache une âme d’enfant derrière une bedaine
conséquente. On peut rencontrer le réseau du poète
traité à la manière de Peynet, celui de toutes
les morbidités* ou de l’obsédé sexuel**.
Tout existe pour satisfaire ces phantasmes inavoués. On trouve
bien des convois militaires transportant des blindés pour des
manœuvres improbables, des blockhaus de sinistre mémoire.
Certains aiment ça !
Le réseau du prêtre
modéliste (si si, ça existe) *** ne représentera
pas forcément la région de Lourdes avec les trains de
pèlerins croisant des convois de citernes d’eau de la grotte
mais un quartier chaud de la Nouvelle Orléans si notre
ecclésiastique est un adepte des… trains américains.
Le clerc du notaire d’Alsace pourra atteindre son but en
reproduisant le PO-Corrèze, rien de ne lui interdit s’il est
doué. Parfois la reconstitution d’une époque
précise
se heurte à d’énormes difficultés, un peu
comme celles que rencontrent les talentueux
décorateurs
du Cinéma.
Avec l’époque II ou III, tout se complique, les
contemporains sont morts ou étaient encore bien jeunes.
Rappelez-vous les trains en viaduc du coté de Berlin Zoo dans
un décor d’avant guerre. Quelle somme de travail ! Le
modéliste se double alors d’un documentaliste. Mais en
réalité la nostalgie aidant, on choisit plus
naturellement l’époque de son adolescence
On peut se demander ce que reproduiront
les bébés nés cette année. L’ère
de la Vapeur se sera évanouie à jamais comme celle du
1500 v. L’époque VII ne verra plus guère que des
automotrices et des TGV ou plus rien du tout. Quelle tristesse !
Et puis il y a le summum, le réseau
sans décor. Certes, les trains roulent et déraillent
comme partout ailleurs mais sur une table
désespérément
nue. Remettant la décoration aux calendes grecques ce curieux
modéliste sans époques ne sait pas comment s’y
prendre malgré les livres et revues sur le sujet. Il peut
imaginer à volonté le plus beau des décors,
voilà sa force et tel Onan, tout se passe dans sa tête
et c’est encore plus beau, c’est orgasmique !
* Sur
mon réseau je croise
chaque jour un corbillard marqué d’un F d’argent.
C’est celui de mon enterrement au cimetière de St Raoul sur
Vomy.
** La
motorisation est en marche de
ce coté là, juste revanche du moteur alternatif sur le
rotatif.
***
L’abbé Juttaud. Triage par
cellule photoélectrique. Loco Revue N° 199 septembre 1960
PIERRE-MARIE
FILLOUX
PIERRE
MARIE FILLOUX
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