La lettre de Pierre-Marie     
Juillet  09

LA VIE DERAILLE


Elle n’allait pas bien depuis un certain temps. Malgré quelques rémissions elle périclitait imperceptiblement mais depuis le début de l’année La Vie du Rail au 11 de la rue de Milan n’est vraiment plus ce qu’elle a été.
Dans ma prime adolescence cette revue fut ma seule lecture ferroviaire. Je l’achetais à Bourges en prenant le FNC lorsque j’allais en pension du coté de Cosnes. Aucun article, aucune photo n’échappaient à mon œil vigilant. Arrivé, je la rangeais soigneusement dans ma valise en carton bouilli jusqu’aux prochaines vacances où elle rejoignait les autres numéros chez mes parents. En 1952 « Notre métier » né en 1938 change donc de titre et va connaître une présentation qui ne changera guère pendant des années. Le format se réduira un peu mais à la mort de Paul Delacroix il y aura quelque chose de casser dans la revue. Les belles années sont derrière nous. Roger Ferlet, Delarue-Nouvellière, Vincenot, le Professeur Lorgnon sont morts, d’autres vont suivre, des rubriques disparaissent au profit d’autres. A première vue on ne s’en rend pas compte, c’est un mal pernicieux mais moi qui mettais sur fiches le numéro hebdomadaire, j’avais de plus en plus de mal à classer les articles. C’était à un point tel que même la revue à cette époque abandonne toute velléité de table des matières* à l’usage de ses lecteurs. L’apparition heureuse de Rail Passion va petit à petit éclipser la revue. Il y aura bien d’autres changements. Octobre 2007 voit paraître tous les quinze jours la Vie du Rail Internationale qui semble remplacer la version hebdomadaire dans les kiosques mais elle disparaît subitement ce mois-ci. Selon les personnes de la boutique qui ont l’air de trébucher dans le ballast ne subsisteraient maintenant que la V du R hebdomadaire et la V du R Magazine paraissant tous les quinze jours. Enfin les derniers éditos n’ont fait que confirmer ce que tout le monde redoutait. Ca sent le sapin, les « plumes » ont été remerciées, l’abonnement des cheminots a augmenté, ce qui va faire autant de lecteurs en moins et les abonnés de longue date sont déboussolés. La boutique qui était à droite après le perron avait déménagé en s’agrandissant dans les pièces du fond mais elle vient de se réinstaller là où elle était primitivement. Autant d’indices de serrage de boulons en urgence ! L’effet domino est en train de faire le reste…
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Il n’allait pas bien depuis 6 mois malgré un état général longtemps assez bien conservé. Notre dernier voyage en Suède s’était déroulé normalement mais Charon l’attendait déjà sur son ferry au bord du Styx, il le savait. Dans le derniers temps il n’ouvrait plus ses boîtes de trains, survolait distraitement ses revues et ses chers livres ferroviaires sans relever les erreurs, c’était mauvais signe et puis il a jeté le feu.

Au crématorium une 141 R Jouef sur le cercueil rappelait aux rares personnes de l’assistance** qui auraient pu l’ignorer la grande passion de toute sa vie. Il connaissait tout de l’Europe ferroviaire que nous parcourions à plusieurs***depuis des années. Combien de fois avons nous comparé les réseaux entre eux, envié et loué les Chemins de Fer suisses ou reconstruit mille fois la «Grande Maison » sans succès ? Il connaissait tous les magasins de trains et ne voyageait jamais sans leur liste ni celle de ses wagons à bière pour éviter les doublons….


Les deux disparitions m’interpellent à des divers titres. La tristesse pour la première à la quelle s’ajoute bien évidemment la peine pour la seconde.

Qu’allons nous lire chaque semaine si d’aventure le « bouzin milanais » venait à être repris par des jeunes managers sortis de grandes écoles, imbus de leur connaissance mais nuls en matière d’édition et ignorants de la chose ferroviaire ? Nous le verrons bien dans les mois qui suivent. On peut craindre.


Que va devenir le patrimoine ferroviaire de notre vieux copain ?

C’est une question qui se posera un jour à nous tous ou plutôt à ceux qui seront chargés de nous conduire au cimetière.

On peut avoir l’attitude de celui qui a pour devise <<après moi le déluge>>, ce qui s’appelle refiler le mistigri à la famille.

On peut aussi préparer sa succession en inventoriant et évaluant tout****, des livres aux matériels ferroviaires en passant par les DVD, les revues, les affiches et j’en oublie. On évite ainsi aux charognards qui tournent en cercle au dessus de la veuve de constituer des lots prétendument sans valeur mais dans les quels il y aurait comme par hasard deux Fulgurex.

Il y a la solution plus rationnelle de la salle des ventes comme à Chartres où des spécialistes plus honnêtes estimeront à leur juste valeur les dépouilles.

On constate souvent à l’occasion d’une disparition que les proches ont largement sous-estimé l’innocente manie du cher disparu et découvrent soudain les petits trésors accumulés pendant trente ans. Certaines veuves tombent de haut. Le mari rapportait son matériel grâce aux visites fréquentes d’un ami compréhensif, un autre le passait furtivement par un soupirail de sa maison pour éviter la douane familiale et le rouleau à pâtisserie.

Un club local pourrait accepter volontiers des livres et de revues bien que la paresse livresque soit maintenant la règle depuis Internet et les forums en très petite forme actuellement.

On voit que ce n’est pas simple de gérer cette passion plus envahissante qu’une collection de pipes mongoles ou d’étiquettes de boîtes de fromages.

Rien ne ramènera le disparu parti pour un voyage aussi improbable qu’éternel mais il ne faudrait pas que ceux qui restent sur le quai se fassent duper par des gens sans scrupules dont le métier est celui de détrousseur de cadavres. Cela mérite réflexion et ne fait pas mourir pour autant ceux qui en parlent.


Il a fait bien mauvais temps en cette mi-juin.

En septembre, nous partons désormais en trio à la découverte d’autres réseaux. On ne se refait pas.

Bonnes vacances.

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* Aucune revue ferroviaire n’a été capable d’éditer une table des matières, de son premier numéro jusqu’à maintenant.

** Il y avait tellement de monde que le corbillard a fait deux tours.

*** En sextuor, puis en quintet et en quatuor.

*** *J’ai connu un amateur qui par lassitude de la vie a vendu (après évaluation précise) son réseau HO, pièces par pièces, en mettant une annonce dans le journal local. Tout a été vendu en trois weekends. Un an après il se lançait dans le N !

                                 

 

                                            PIERRE MARIE  FILLOUX

 

 
 
 
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